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Les mensonges

Le virus qui masque la crise financière

Tous nos voisins ou presque ont commencé le « déconfinement » la semaine dernière. Chez nous, rien n’est certain. Macron a parlé du 11 mai avant d’être contredit par ses ministres dès le lendemain. Le discours officiel n’est pas clair: dans quelles conditions les écoles pourront-elles rouvrir? Quelles protections sont envisagées? Les réponses sont évolutives.

C’est ainsi depuis le début de cette crise: en ce qui concerne l’équipement du personnel soignant, les traitements, aujourd’hui le port du masque, demain les tests, tout est flou. Ce qui n’est pas flou, en revanche, ce sont les milliards injectés dans le système financier et garantis par les contribuables.

Les signaux étaient au rouge avant la crise du coronavirus

Depuis 2015, la Banque Centrale Européenne a commencé à injecter des milliards dans le système financier [1], c’est le quantitative easing. Elle a repris ce programme en septembre 2019 à hauteur de 20 milliards d’euros par mois de rachat de titres de dette (publiques ou privées) sur le marché secondaire, pour alimenter un système en manque de cash. La BCE a encore baissé les taux d’intérêt des prêts aux banques (taux devenus négatifs) pour relancer le crédit et maintenir une inflation alors que les salaires sont comprimés, et elle a taxé les liquidités des banques pour les inciter à prêter.

En 2019, le PIB européen n’a pris que 1,1%.

Aujourd’hui, la finance tourne en rond: elle ne sait plus où investir pour conserver des intérêts de 5 à 10%. Les entreprises américaines comme européennes sont obligées de racheter massivement leurs actions pour maintenir les cours en bourse.

Plus de 90% des actions achetées le sont sur le marché secondaire, celui des occasions. Cet argent ne va donc pas dans « l’économie », il ne sert pas l’ « investissement ».

Le 12 mars 2020, la BCE a remis 120 milliards dans les banques, pour de nouveau racheter de la dette publique et privée, tout en demandant moins de garanties de fonds propres, ce qui augmente le risque en cas de prêts non remboursés. Elle ne pouvait plus baisser ses taux d’intérêt, déjà à -0,5% [2]!

Officiellement, il s’agit de favoriser les prêts aux petites entreprises. Mais, rien ne contraint les banques à le faire et il est très probable qu’elles ne le feront pas. Le 17 mars, la BCE annonçait 750 milliards « Pour tenter d’apaiser les marchés financiers » en rachetant, encore, de la dette publique et privée…

Selon Le Point,  » Ce soutien doit contribuer à relancer un système économique grippé« . Le 24 mars, la BCE annonce 1000 milliards de rachats d' »actifs ». Or, on a vu que depuis 10 ans, ces injections n’ont que très peu effet sur l’économie réelle: l’austérité est de mise, les salaires sont comprimés, les dépenses publiques réduites, les prélèvements explosent surtout en France. Ces milliards partent en fumée les uns après les autres dans le système financier. Mais, ils devront être remboursés par les Etats, donc les contribuables.

Bref, la situation était déjà mauvaise, elle est aujourd’hui catastrophique. Et la France est l’un des pays les plus mal en point. Certains prévoient déjà 60 millions de licenciements en Europe, et des baisses de salaires, suite à la crise.

Thierry Breton, ex patron de France Telecom devenu commissaire européen au Marché Intérieur, en annonçant que le PIB de l’Europe allait chuter de 5 à 10%, a précisé que « Tout va dépendre de la vitesse avec laquelle l’économie va repartir« .

La France, en retard pour sortir de la crise sanitaire, coule son économie

Et c’est là qu’on s’interroge: pourquoi la France a-t-elle été en retard sur tous les points?

  • Fermeture des frontières,
  • Fournitures en masques, gel hydroalcoolique, blouses de protection, respirateurs, nombre de places en réanimation (5000 au début de la crise)
  • Tests de la population. Concernant les tests, la différence avec l’Allemagne est criante. Dans Médiapart, l’historien Johann Chapoutot explique que l’Allemagne a « fait, dès fin janvier, ce que l’on nous promet de faire en France après le 11 mai : dépister, isoler et traiter. Sachant que l’on n’est même pas sûr, en France, de pouvoir le faire« .
  • Déconfinement
  • Mesures sociales (annulation des loyers, aide alimentaire…)

La récession a commencé, Edouard Philippe l’a dit le 19 avril: le pays va connaître « sa plus forte récession depuis 1945« , et il est question aujourd’hui d’injecter des centaines de milliards d’euros que nous n’avons pas dans la finance, en espérant qu’il bénéficie à l’économie.

Pourtant, 345 milliards ont été injectés par la France, grâce à des emprunts sur les marchés, certes à taux négatifs, mais cela reste de la dette [3]. Nous aurons ainsi environ 15% de notre PIB à rembourser en plus des 100% d’endettement que nous avions déjà avant la crise, alors que le PIB, c’est-à-dire l’ensemble des richesses produites dans l’année, va baisser d’au moins 8% Et s’aggraver à chaque semaine de « confinement » supplémentaire.

Il faut préciser aussi que les milliards sont donnés sans contreparties: les dividendes restent au bon vouloir, et beaucoup ne feront que les retarder, les normes environnementales vont certainement passer à la trappe, les licenciements ne sont pas interdits, et on vient d’apprendre que malgré les promesses de Le Maire, LREM a rejeté au Sénat la possibilité d’interdire les aides aux entreprises qui rachètent leurs propres actions ou sont installées dans des paradis fiscaux [4].

Qui va payer ?

Malgré les milliards d’ « argent magique » fournis aux banques, le CAC 40 (40 plus grosses entreprises basées en France cotées en bourse) a chuté de 2,35% cette semaine. En effet, on s’attend à ce que beaucoup d’entreprises ferment dans de nombreux secteurs, et on nous promet déjà un « tsunami de licenciements » en France.

L’argent va donc partir en fumée dans la finance, dans des transactions spéculatives qui n’arriveront que très partiellement dans l’économie réelle.

Mais nous devrons rembourser cet argent, comme l’ont rappelé de nombreux libéraux, dont le patron de la banque de France qui a précise que « Chaque quinzaine de confinement entraîne une baisse de la croissance annuelle d’environ 1,5 point et presque autant en matière de déficit budgétaire supplémentaire« . Le Medef, lui, veut déjà nous faire travailler davantage, sans contraintes légales si possible, pour renflouer l’économie.

Le non-remboursement de la dette semble inenvisageable, car les banques et de nombreux spéculateurs (notamment via les assurances vie) perdraient beaucoup d’argent. Contrairement à l’Islande, aux Etats-Unis, à la Grande-Bretagne, cet argent est emprunté sur « les marchés » et pas créé par les banques centrales car c’est interdit par l’Europe.

Comment allons-nous « rembourser »? « Il faudra viser une gestion plus efficace, d’autant que les Français ne souhaitent pas payer plus d’impôts« , selon le gouverneur de la Banque de France. D’autres évoquent une « dette perpétuelle«  à travers un fonds de 1500 milliards pour financer les Etats qui s’endettent pour mettre des milliards dans l' »économie ».

Sans prendre de risques, on peut déjà annoncer que l’austérité sera renforcée et que de nouveaux prélèvements seront inventés. Que les classes moyennes ou ce qu’il en reste serviront de vache à lait comme d’habitude, mais elles en sortiront détruites. Les milliards, eux, seront bien quelque part: dans la poche des actionnaires les plus gros, ceux qui gagnent à tous les coups.

C’est à nous de ne pas nous laisser faire, et le combat sera plus intense encore que ne l’a été celui des Gilets Jaunes.


[1] De mars 2015 à décembre 2018, la BCE a injecté jusqu’à 80 milliards d’euros par mois pour racheter des « actifs », des titres que plus personne ne voulait racheter. En décembre 2017, le magazine Challenges se demandait « Où sont passés les 4.000 milliards d’euros injectés dans l’économie par la BCE ? » depuis 2011? L’article disait que « La BCE espérait ainsi atteindre l’objectif d’une inflation de 2 %… en vain. En fait, les milliards de la BCE se sont en partie égarés en route« . Une grosse partie de l’argent (1700 milliards) a été déposé par les banques à la BCE en tant que fonds propres. Ensuite, selon challenges, « il faut noter qu’en parallèle, une partie des liquidités injectées par la BCE se retrouvent en Allemagne et au Luxembourg… et non dans les pays du sud de la zone euro qui en ont plus besoin« . Environ 80% auraient servi à racheter des dettes souveraines, celles des Etats.

[2] Cela signifie que lorsqu’elles finissent de rembourser, les banques rendent moins d’argent qu’elles n’en ont emprunté.

[3] Un fonds de 45 milliards d’euros destiné à annuler ou reporter les cotisations sociales des entreprises et financer le dispositif de chômage partiel massif + 300 milliards d’euros de garantie de prêts pour les prêts bancaires aux entreprises, afin d’éviter les faillites, notamment des PME.

[4] Même si les aides visées n’étaient que le paquet de 110 milliards destiné aux TPE (au lieu des 40 prévus en mars) pour des reports de charges et garanties de prêts, qui ne sont ni cotées en bourse, ni présentes dans les paradis fiscaux.

Le #coronavirus qui masque la crise financière : et finalement qui va payer?

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